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Publié le 18 Mars 2026

Aux origines de Longny-au-Perche

Par Philippe SIGURET 

Dans son livre Fragments historiques sur le Perche, publié en 1866, Jean-François Pitard affirme que le nom originel de Longny était Val-en-Fred (1). Il écrivait à une époque où les recherches historiques étaient balbutiantes, si bien qu’il est parfois nécessaire de revenir sur certains points. Ce toponyme de Val-en-Fred a été repris par tous ceux qui écrivent l’histoire en se contentant de recopier les écrits de leurs prédécesseurs. Le temps est venu d’expliquer l’origine probable de cette méprise.

Le nom de Longny apparaît relativement tardivement, à la fin du xiie siècle, dans le cartulaire de la Chartreuse du Val-Dieu sous la forme latine Loignetum (2). D’où vient donc ce nom de Val-en-Fred proposé par Pitard ?

Les historiens s’accordent à dire que Longny était avant tout une place forte assurant la défense du territoire contre les Normands. Il faut remonter au xe siècle, à l’époque des invasions normandes, pour apprendre que les ducs de Normandie convoitaient Chartres, riche cité mariale, défendue à la fois par le comte de Blois-Chartres Thibaut le Tricheur et l’évêque de la ville, dont le plus célèbre fut Wantelmus ou Ganteaume.

L’évêque s’était vu confier la défense des marches du sud relevant de son château épiscopal de Pontgouin. Il avait été contraint de recruter des hommes de guerre capables de porter les armes et d’élever des châteaux : l’un portait le titre de vidame de Chartres, installé à Meslay-le-Vidame et plus tard à La Ferté-Vidame. D’autres chefs militaires tenaient les places fortes d’Alluyes, Brou, Montmirail, Authon et La Bazoche, réunies en une seule main par Guillaume Gouet vers 1050 – elles se sont appelées plus tard les cinq baronnies du Perche-Gouet. L’évêque tenait d’autres lieux fortifiés, l’un à Saint-Denis-des-Puits dont le seigneur prit le titre de baron du Chesne Doré ; enfin, plus à l’ouest, l’évêque avait fait élever, au milieu d’un marécage, la tour de Longny, dont les tenants furent appelés plus tard barons de Longny, étendant leur juridiction sur les paroisses d’Auteuil (en majeure partie), Bizou (un seul lieu), Brotz (aujourd’hui réunie à l’Hôme-Chamondot), La Lande, Malétable (en partie), Monceaux et Moulicent (3). Il ne faut pas oublier que la paroisse de Longny a fait partie du diocèse de Chartres jusqu’au Concordat de 1801. L’abbé de Saint-Jean-en-Vallée à Chartres nommait le prieur-curé de Longny ainsi que celui de Monceaux.

C’est du côté de Chartres qu’il faut se tourner pour trouver le nom de Val-en-Fred. Dans le cartulaire de l’abbaye de Notre-Dame de Josaphat, près Lèves, il est mentionné, à la date de 1214, qu’un certain Girard de Boissy (Girardus de Buxeio), seigneur de Valle Cupreii, confirmait les donations que ses ancêtres avaient faites, notamment le prieuré de Fossard à Moulicent, l’étang de Granguli ainsi que la métairie de Rainville (Raesvilla) (4). Ne faut-il pas voir dans ce nom de Valle Cupreii le lieu s’appelant aujourd’hui Cufret situé dans une portion du territoire de Bizou, sur la rive gauche de la Jambée ?

Une série de documents datés du xiiie siècle, publiés par Olivier de Romanet, mentionne une seigneurie de Val de Empré, d’abord tenue par Girard de Boceio et donnée en gage en 1213 à l’abbaye de Saint-Jean-en-Vallée. Dans les chartes suivantes, l’appellation varie, à la fois dans les commentaires de Romanet (qui parle de Val de Empré ou Val-Enfred) et dans les textes des chartes citées (Valle Enfredi, Valle Emprey, Valle Empreti, Valle-de-Empre, Valle Emprei). Une déclaration de 1237 atteste que le seigneur de Valle Emprey tenait la forteresse de Longny (forteretia de Longniaco) (5).

Sur le plan géographique, l’actuel Cufret se situe dans la vallée de la Jambée, sur un chemin que l’on peut suivre depuis Boissy, passant par les Aulnays, la Martinière-Mirabon, la Simardière, Cufret, le Moulin des Isles, la Forge de Beaumont et débouchant à Longny (6). D’après les chartes, les noms de Valle Cupreii et Val-Enfred s’étendaient à la vallée supérieure de la Jambée, au-delà de Longny, incluant le moulin de Rainville, Moulicent, Fossard, jusqu’à la grande voie romaine de Sens à Valognes, passant par Chartres et Sées, encore bien visible sur les cartes (7).

On peut donc conclure que le nom de Longny est bien le nom premier de ce lieu placé sous la juridiction de l’évêque de Chartres. Celui-ci confia la défense de sa tour de Longny à un chevalier de Boissy qui contrôlait la vallée supérieure de la Jambée, à laquelle était attribuée le nom de Valle Cupreii (8) et ses variantes.

Après qu’en 1237, un seigneur de Valle Emprey eut tenté de prêter hommage au roi de France pour sa forteresse de Longny, la suzeraineté de l’évêque de Chartres fut reconnue formellement par Girard de Longny en 1273 et se maintient jusqu’à la Révolution. Cette situation de dépendance ne va pas sans compliquer considérablement l’administration de la justice par le bailli de Longny, installé dans une dépendance du château appelée « maison de la coutume ». Bien que la justice soit rendue selon la coutume du Perche, « les appels des sentences du juge de la baronnie de Longny ressortissent à la baronnie de Pontgouin, celle de Pontgouin à la justice de la chambre épiscopale de Chartres, de là au bailliage du lieu et ensuite au Parlement de Paris. Les habitants de Longny qui commencent des procès n’en voient point ordinairement la fin, à cause des différents degrés de juridiction qu’un chicaneur leur fait essuyer et ils sont obligés d’abandonner leurs intérêts, ne pouvant fournir aux frais » (9).

 

Contrastant avec la situation de la baronnie de Longny restée sous la juridiction de l’évêque de Chartres jusqu’à la Révolution, la châtellenie de La Motte d’Yversay, située à quelques kilomètres de Longny sur la paroisse de l’Hôme-Chamondot avait le privilège d’interjeter appel directement auprès du Parlement de Paris, sans intermédiaire, ni à Longny ni à Mortagne. La Motte d’Yversay comprenait une partie de la paroisse de l’Hôme-Chamondot, notamment la Grande Motte et la Petite Motte, la Vicomté où s’exerçait la justice, et surtout la forteresse de Gannes surplombant la vallée marécageuse d’un affluent de la Jambée. Quelques lieux-dits, Auteuil, Malétable et Saint-Maurice-lès-Charencey, relevaient de la Motte d’Yversay, qui dépendait directement du roi, comme le procès-verbal de la coutume du Perche l’avait enregistré en 1558. Cette situation prouve que ce château avait été élevé par ordre du roi de France et confié à un fidèle qui avait gardé des relations directes avec le souverain.

 

Dans son Rapport sur les noms des communes de l’Orne, l’archiviste Louis Duval préconisait d’écrire « Longni » (avec un « i »). L’appellation « Longny-au-Perche » a prévalu jusqu’à la décision malheureuse de la nouvelle commune de prendre le nom de Longny-les-Villages à partir du 1er janvier 2016, abandonnant toute référence au Perche, quand toutes les autres nouvelles communes s’empressaient de l’adopter (10).

Notes

(1) Jean-François Pitard, Fragments historiques sur le Perche, Mortagne, 1866, p. 247. Pitard était secrétaire de la mairie de Mortagne.

(2) Louis Duval, Notes sur la topographie ancienne sur le Département de l’Orne, Alençon, 1892. Ce nom latin, selon l’hypothèse de René Lepelley sur les noms des communes dans l’arrondissement de Mortagne-au-Perche viendrait du nom de personne Loconius (Cahiers Percherons, 1994, 2&3). De même, Guy Villette rapporte l’origine de Loigny-la-Bataille en Eure-et-Loir à un propriétaire nommé Lucanus (Guy Villette, Les Noms de villes et villages d’Eure-et-Loir, Chartres, 1989, p. 57).

(3) Le jour de l’installation du nouvel évêque, ses quatre vassaux – le vidame de Chartres, les barons du Perche-Gouet, du Chesne Doré et de Longny – devaient, solennellement, le porter sur leurs épaules de la porte des Épars jusqu’à la cathédrale.

(4) Abbé Charles Métais, Cartulaire de Notre-Dame de Josaphat, Chartres : Société archéologique d’Eure-et-Loir, 1911-1912, tome 2, p. 380-381. Cet important document a été trouvé par Mr André Quiblier du Moulin de Rainville.

(5) Vicomte de Romanet, Chartes servant de pièces justificatives à la Géographie du Perche et formant le cartulaire de cette province, Mortagne, 1890-1902, p. 187-194, chartes n°112-120 (xiiie siècle). La métairie de Rainville est citée comme moulin en 1273 (charte n°118).

(6) Ce chemin était d’ailleurs doublé sur la rive droite de la Jambée par un itinéraire qui partait des Aulnays, traversait la rivière au Pontgirard (qui tient vraisemblablement son nom du seigneur Girard de Boissy) et continuait par Monceaux, la Détourbe et Longny.

Voir les documents chartrains cités dans le  cartulaire de Josaphat et dans le livre rouge de l'évêché de Chartres publiés dans les chartes du Perche.

(7) Jean de Brébisson, « Le prieuré de Saint Robert de Fossard », Bulletin de la Société Percheronne d’Histoire et d’Archéologie, tome 11, 1912, p. 97.

(8) Valle Cupreii signifie littéralement « Val du cuivre » – à rapprocher de Cuprius ou Cyprius qui désigne l’île de Chypre (l’île du cuivre). Cette référence insolite au cuivre rappelle qu’on a découvert en 1931 à Longny au Val-Tellier un site archéologique, qui a livré seize haches de l’âge du bronze (« Compte-rendu : Un trésor de l’âge du bronze à Longny-au-Perche, par Mme Odette Salles », Cahier percheron, n°25, 1967). Faut-il penser que des fondeurs de cette époque travaillaient le bronze, alliage de cuivre et d’étain, matières premières importées de Grande-Bretagne, et ce dans la vallée supérieure de la Jambée ?

(9) Louis Duval, « L’administration de la justice. La tenue des états provinciaux et les attributions du bailli dans le comté du Perche pendant les deux derniers siècles », Bulletin de la Société Archéologique de l’Orne, tome 11, 1892, « Appendice », p. 226.

(10) Sans compter qu’en parler percheron, le « village » était connoté péjorativement (comme lieu « paumé »), par opposition au bourg.

 

Je remercie André et Pimprenelle Quiblier, ainsi que Damien Renault, pour leur contribution à la mise au point de cet article.

Plan du chateau de Longny vu par Maurice Leroux

Plan du chateau de Longny vu par Maurice Leroux

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